La paresse de l’écriture

Nous n’avons jamais autant communiqué et pourtant il semblerait que notre incompréhension de l’autre grandit.

Chaque jour nous envoyons des dizaines de e-messages : SMS, iMessages, WhatsApp, Telegram, e-mail, etc. en tapotant l’écran de notre smartphone du bout des doigts.

Et je pense que le problème est bien là.

Nous envoyons des messages. Nous publions du contenu. Nous ne les écrivons pas.

« Je vais lui envoyer un e-mail », entend-t-on dans les couloirs des open spaces.

Lorsque l’on écrit un e-mail, on se prend la tête à surveiller son orthographe, la ponctuation, le choix des mots. On perd un temps fou à faire tout cela. Alors qu’en vérité tous ces détails sont sans importance. On s’en contrefout.

Le plus important est d’écrire et de ne pas envoyer cet e-mail, de ne pas appuyer sur le bouton « envoyer » de notre messagerie Outlook. Cliquer sur « envoyer » ne sert à rien d’autres qu’à dé-communiquer. Écrivez bon sang ! Écrivez !

Passer notre temps à consommer ou à créer

Nous ne passons pas notre temps à écrire, c’est-à-dire à créer, mais nous passons plutôt notre temps à appuyer sur les boutons « envoyer » ou « publier ». Il faut que ça aille vite, très vite, parce que nous n’avons pas le temps. Ou plutôt nous ne prenons plus le temps de faire. Faire au sens de Make dans la langue de la reine Elisabeth (désolé Charles).

L’ère de l’IA va encore plus accentuer et accélérer ce phénomène où l’intelligence artificielle nous permet de publier encore plus de contenus moyens à la minute. Comme si notre époque n’allait pas assez vite alors qu’elle ne fait qu’accélérer parce que la pédale de frein est cassée, parce que nous sommes sous perfusion constante de dopamine.

Écrire n’a rien à voir avec l’action d’envoyer quelque chose. Écrire ne cherche pas à aller vers ou mettre en chemin comme l’étymologie du mot envoyer le suggère.

Écrire c’est tracer des caractères, composer une œuvre. Écrire c’est trouver un papier et un crayon, pour se mettre à écrire. Écrire c’est s’asseoir à sa table de travail. Écrire c’est prendre le temps de réfléchir, de se poser, de choisir la taille de sa plume et de coucher ses mots sur le papier. Écrire c’est être dans le moment présent.

Au contraire, envoyer est très expéditif. Envoyer c’est déjà avoir un pied dans le futur. On sort du moment présent de l’écriture.

Écrire ce n’est pas être en mouvement. C’est s’arrêter sur le temps. Prendre le temps de regarder par la fenêtre, mettre le nez dehors pour savoir le temps qu’il fait et choisir sa tenue pour la journée.

Avez-vous déjà essayé d’écrire en marchant ? C’est quasi chose impossible au risque de se faire percuter par une voiture. J’ai déjà essayé et j’ai percuté trois passants avant de me faire percuter par un panneau stop. J’ai été stoppé net dans mon élan.

Envoyer un message c’est comme envoyer une balle de tennis ou un paquet par la poste. Il n’existe pas d’action plus automatique que ça. On appuie sur le bouton « envoyer » de notre application favorite et hop, c’est parti ! Quand on envoie quelque chose, ça ne nous appartient déjà plus. C’est déjà du passé composé.

Ainsi, nous faisons face à un dilemme : passer notre temps futur à consommer ou notre temps présent à créer ?

Quand je vois tout le temps gâché que nous passons à consommer du contenu, je trouve cela frustrant de ne pas passer plus de temps à en créer, c’est-à-dire à écrire. À griffonner ou raturer des dizaines de feuilles blanches jusqu’à en ressentir de la douleur au poignet.

Jetez un œil au temps d’écran passé sur votre smartphone pour vous rendre compte du temps de création qui vous est alloué chaque jour sans rien faire d’autre que d’éteindre votre télévision et de jeter votre smartphone par la fenêtre. 55 min pour ma part entre Instagram et X. Je préfère dépenser ce temps à écrire.

Écrire pour quoi faire ? Pour faire quoi ?

Écrire pour être honnête, écrire pour partager. Écrire pour développer sa pensée et ses idées, écrire pour (être) soi-même.

L’invention de l’écriture a été une véritable révolution dans notre Histoire commune. C’est à partir de là que nous avons pu échanger, faire passer, transmettre, sans s’appuyer seulement sur l’oralité, qui n’est autre que le maillon faible de la chaîne de la transmission.

L’écriture dessert l’exactitude sans perdre son sens premier.

Rappelons-nous que dans son roman dystopique Fahrenheit 451, Ray Bradbury fait brûler les livres parce que la société a choisi de privilégier le divertissement et la consommation au lieu de la réflexion et de la pensée critique. Les pompiers de Fahrenheit 451 sont chargés d’incendier les livres. Ils sont chargés d’incendier la création pour laisser libre place à la consommation. En d’autres termes, la consommation occupe une place de monopole dans nos vies. Et les températures extérieures nous rappellent à chaque instant vers ce vers quoi nous nous dirigeons si nous ne freinons pas notre hérésie de consommation.

Écrire est un acte de création hédoniste altruiste. Un concept qui me tient à cœur. Il n’y a qu’à lire Henry David Thoreau ou Jack Kerouac pour s’en persuader. On écrit d’abord pour soi pour clarifier sa pensée, puis pour partager son point de vue ou son opinion aux autres.

C’est ce qu’a remarqué Jeff Bezos lorsqu’il a introduit les notes dans les réunions en lieu et place des banales présentations PowerPoint en 2004. Une note écrite est transmise à chaque participant au début de la réunion. Les informations présentées sont plus précises et les pensées énoncées plus claires grâce à la pratique de l’écriture. Parce que pour écrire une note de qualité, la clarté de notre pensée est indispensable. Écrire permet de mettre en ordre ses idées et de faire les bonnes connexions. CQFD : merci Jeff !

L’écriture comme moyen d’expression

Ma passion pour l’écriture a démarré au collège. Là où mes camarades de classe faisaient du sport ou une activité le mercredi après-midi, je cherchais toujours la mienne. Je n’ai jamais été un grand sportif. Jouer au football ne m’intéresse pas. Je ne vivais pas dans la bonne région du globe pour entamer une carrière professionnelle de champion de surf au bord de la Méditerranée.

J’ai aussi essayé le dessin et les arts plastiques. Cela a été mieux pour moi parce que j’avais un crayon ou un pinceau entre les mains, mais je ne me trouvais pas assez bon, ou plutôt les autres ne me trouvaient pas assez bon dans cette voie (voix).

Et puis la peinture ça fait des tâches sur les vêtements et les doigts. Comme les traces d’encre bleue de mon stylo-plume sur mon index droit, à bien y repenser.

Bref, le temps me paraissait extrêmement long lorsque je choisissais de peindre ou de dessiner. Alors que ma notion du temps était beaucoup plus courte pendant mes sessions d’écriture. C’est comme si pendant que je tenais la plume de mon stylo, le temps défilait à toute vitesse.

Alors quid de l’écriture ?

J’ai le souvenir très net de moi, assis dans mon lit, le soir venu, avec un paquet de feuilles blanches et un crayon à la main. Je m’étais donné pour mission d’écrire des poèmes en alexandrin. Des vers de douze pieds chacun. Un exercice difficile mais une contrainte agréable pour faire preuve de créativité.

Je ne le cache pas. Je privilégie l’écriture pour m’exprimer. Par usage et facilité.

J’ai cette facilité que les autres m’ont fait voir. Il est donc plus naturel pour moi d’écrire comme j’ai pu le faire aussi souvent par le passé, que ce soit dans ma chambre de collégien ou bien plus tard en ligne, en publiant des articles.

Écrire est ma voix (voie).

Qu’est-ce qui me pousse aujourd’hui à reprendre ma plume ?

Parce que je sais au plus profond de moi que l’écriture me mène sur la bonne voie (voix).

Parce que l’écriture m’apporte cette nourriture magique dont j’ai besoin pour me transformer, me transcender.

Écrire pour se transformer

La transformation sera l’un des piliers de ma vie pour les prochaines années.

J’ai décidé de privilégier la transformation pour tendre vers la meilleure version de tout. Celle qui correspond véritablement. Celle qui colle à la peau. Celle avec laquelle on se sent bien dans ses baskets, comme si on avait enfin trouvé chaussure à son pied après toutes ces années d’expérimentation. Celle où je me projette, les cheveux grisonnants, un collier de perles autour du cou, des bracelets à mes poignets, un pantalon et un t-shirt en lin, pieds nus dans le sable.

À l’heure où j’écris ces lignes, je suis dans le train qui me ramène chez moi.

J’écris dans mon carnet avec un stylo-plume Kaweco à la main droite.

Et après six pages d’écriture, je dois vous avouer que je commence à avoir mal à l’annulaire. Rappelez-vous cette sensation que vous aviez à l’école après de longues minutes à écrire à la main dans votre cahier à spirales ? Ne vous manque-t-elle pas ?

À moi si, elle me manquait. Mais pas les spirales.

Avant de passer à la postérité, il m’aura fallu pas moins de 83 révisions pour enfin ne plus y apporter d’ajustements. Parce que écrire c’est aussi prendre le temps de peser les mots, de choisir les bons mots, de trouver le ton qui nous ressemble. Parce qu’écrire est le reflet de nous-même comme si nous nous regardions dans le miroir chaque matin pendant un long moment. Pour faire le point. Et ce moment est très important. Réfléchissez-y un bref instant.

Parce que écrire c’est laisser une trace de soi pour l’éternité. Marc-Aurèle n’en était pas vraiment convaincu avec son livre de pensées : « Bientôt tu auras tout oublié, bientôt tous t’auront oublié ! »

Mais moi j’ai envie d’y croire.

Retour en haut